Une approche spirituelle à la prévention du suicide par Robert Massé
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Et Puce, ma belle Puce

Et c’est à ce moment précis, je crois, qu’intervint Puce, sortant des rangs. Hé oui, elle était là, ma Puce, ma belle Puce, mon enfant chérie, tant chérie, telle qu’elle avait été, telle que je la retrouvais toute pareille, depuis des semaines, un doigt dans l’oeil, l’autre dans le nombril, cherchant dans sa nuit, poutres et puces, tout angoissée, hésitante, elle aussi, devant mort et vie, et combien malheureuse, comme moi!

De tristesse ou de joie, devant ma grande fille, tout autant que devant les vingt-six, mes frères et soeurs, les larmes me vinrent du coeur d’abord, puis, des yeux, des deux yeux. Et je l’enlaçai, ma Puce, l’étreignant, tentant de lui transmettre une autre fois, souffle de vie, l’interpelant. Dis-le donc, Puce, que tu ne veux pas mourir et que tu vivras! Est-ce en toute liberté que tu as décidé du matin de ton premier cri? Et tu déciderais librement, secrètement, sournoisement, du soir de ton dernier? Toute la vie, m’as-tu dit, tu as cru en Dieu et tu y crois encore. Au moment de ta conception et de ta naissance, Dieu est intervenu en ta faveur, te donnant, te prêtant la vie. Es-tu certaine qu’il te l’a prêtée avec la liberté absolue d’en disposer à ton gré? Dieu est dans ton coeur, Puce, comme dans sa maison.

Dieu vit en toi. Trinité, Père, Fils et Esprit, dont tu te signes. Capable d’aimer, de penser, d’agir et de vivre, toi aussi, comme Lui, par Lui. Demande à l’Esprit ce qu’Il en pense, Lui, de l’absoluité de ta liberté, de ta pensée et du faux geste que tu veux poser.

Pas une journée, Puce, où tu ne fixes des limites, des critères, à tes actes, de si peu d’importance, soient-ils. Tu approuves ou désapprouves les gestes des autres et les tiens, donnant ta préférence à certains, en condamnant d’aucuns. Et tu disposerais de ta vie, Puce, tenant compte de ta seule pensée d’aujourd’hui, renonçant à tes critères d’hier, et à la grande valeur du bien que tu détiens? Tu hérites de la vie, et tu renonces à la succession, sans demander conseil? Ni au Dieu Vivant? Ni à tes parents? Ni à tes amis? Cachant ta diable d’idée, ton diable de projet, comme une enfant en fugue? Tu as dix-huit ans, Puce. Te voilà dans la course, en arrière de ton père et de ta mère, épouse et mère de demain, si tu le veux, en avant de ton enfant, de tes enfants. Tu as dit merci tant de fois à la vie, la

considérant comme gâterie, don de Dieu, don de l’homme et de la nature, chacun, chacune, travaillant en collaboration dans une intimité profonde et mystérieuse. Et tu refuses la vie? Doigt dans l’oeil, doigt dans le nombril, critères d’hier et de demain mis de côté, tu sabordes tes projets, y compris celui de vivre, te faisant grand mal?

On ne joue pas avec la vie, Puce. On ne se joue pas d’un tel bien. Tu n’as pas décidé du jour de ton premier cri qui fit rire. Et tu déciderais du soir de ton dernier qui ferait pleurer? Si beau à entendre, ton premier. Criard sans doute, mais si frais, si vrai. Et si peu naturel, ton dernier. Si faux et discordant. Et combien peu semblable à toi, en autant que tu oserais le poser. Je ne dis pas fatal, puisque Dieu tire toujours le bien du mal. Ce qu’il pourrait tirer de meilleur cependant d’un bon geste, tiens bon, et tu le verras, tant elle est belle, la vie, quand on sait d’où elle vient, où elle conduit.

Certaine, Puce, qu’il y a sagesse et convenance à te départir du cadeau reçu? Éveillée, spirituelle, oeil clair et fier, pleine de santé, de fraîcheur, de candeur et de piquant, tu as mignardise et minois gravés dans le rond de tes joues, tu as la vie en plus, Puce, le plus beau cadeau qui soit. As-tu droit, Puce, as-tu droit, sous les yeux de si bons donateurs, de détruire si belles et si généreuses gratuités? As-tu tant de mépris pour toi-même qu’il te faille mépriser ceux qui t’aiment? Ou tant de mépris pour ceux qui t’estiment et qui te veulent vivante, qu’il te faille les déconsidérer jusqu’au bout, te refusant et de paraître, et d’être?

Sais-tu la meilleure façon de faire mourir les gens qu’on aime? De tuer tes parents et tes amis, tout en les laissant vivre? La vie qui est la tienne, Puce, et la leur, mets le pied dessus. Broie-la, comme un jouet, à la manière d’un enfant qui se cache pour faire sa bêtise. Aux orties, ton bien et le leur, et les grandes affections! La vie dont on t’a fait cadeau dans le plaisir d’un instant, dans les joies et dans les peines du quotidien, refuse d’en reconnaître la valeur. De t’aimer autant qu’on t’aime. Au lieu de regarder tout ce qu’il y a de beau en toi, autour de toi, et en chacun; au lieu de penser aux désirs et aux attentes des autres, ton doigt dans l’oeil, Puce, compte tes puces dans le nombril. Fais-leur belle vie, surtout, oubliant la tienne.

Cherche tes puces, que te dit la science, te fouillant dans le subconscient, du mieux qu’elle peut, aux heures qui lui sont disponibles, combien dispendieuses, combien pénibles souvent, et plus ou moins fructueuses parfois, en dépit des meilleures intentions et compétences. Et prends tes pilules surtout! Et de deux, tu passas à une, à la demie d’une, au quart et à rien du tout, nageant, skiant, marchant au grand air, cherchant quoi? Cherchant qui?

Cherche Dieu, que te dit ta foi. Non ton péché. Père, Fils et Esprit qui t’habitent. Disponibles vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Dont tu vis et qui apportent la paix. Paix sur terre aux hommes et aux Puces de bonne volonté, que chante l’humanité dans la nuit de Noël et dans la tienne, ta nuit. Chante, Puce! Notre Père qui es aux cieux, que ton nom soit sanctifié, que ton règne vienne, et que ta volonté soit faite sur terre, comme dans le coeur de Puce. Prie, Puce, comme le Christ. Non pas ma volonté, Père, ni celle de Puce, mais la tienne, qu’Il a répété toute sa vie, au Temple, à Gethsemani, sur sa croix, souhaitant vivre. Et Puce, la chrétienne, la capotée, de souhaiter mourir au lieu de vivre, toute belle? Vis, Puce. Chacun sa croix. Paix.

Que la paix du Seigneur soit toujours avec toi et avec ton esprit, Puce, que te souhaite, chaque dimanche, la communauté des chrétiens réunis pour le partage de la Parole et du Pain. Et tu n’entends rien de ce qui s’y dit, Puce? L’absente? La sourde? La ballottée, troublée, qui ne comprend plus rien? Ni du langage de l’homme et de Dieu? Ni de la messe, la plus belle prière de l’Église? Communie, Puce, à la Parole et au Pain, et tu vivras.

Dieu travaille dans la paix. C’est le monde qui travaille dans le trouble. L’Esprit travaille dans la sérénité. C’est l’homme et le mauvais esprit qui oeuvrent dans le tumulte. Et, qui prend dans le trouble des décisions contraires à celles qu’il a déjà prises dans la sérénité, ne devrait jamais agir! La décision de faire la volonté du Père, est-ce que le Fils ne l’a pas respectée dans les moments les plus troublés de sa vie? N’est-ce pas aux heures où Il a le plus souffert qu’Il s’en est tenu aux choix arrêtés en périodes de sérénité? Et c’est dans la détresse, Puce, que tu poserais le geste? Et je l’enlaçai, ma Puce, plus fort que jamais, l’étreignant contre moi, dans sa nuit et dans la mienne, la berçant enfant, lui chantant ma foi, mon peu de foi, lui parlant de Dieu qui habite l’homme et la terre, de la merveilleuse et mystérieuse union du Christ et de l’humanité. Lui, le corps, la tête, le tronc, nous, les membres, les branches; Lui, la vigne, la sève et, nous, les sarmants, vivant de Lui, en Lui, avec Lui!

Tiens bon, Puce, lui dis-je, une fois de plus. On ne court pas vers la mort. On l’attend. On monte le Calvaire. On ne le descend pas. Tiens bon, comme le Christ, sur sa croix! Jusqu’au bout! Vis!

Job est riche. Devient pauvre. On le représente nu, couché sur son tas de fumier. “Dieu m’a tout donné, dit-il. Dieu m’a tout enlevé. Que son saint nom soit béni.” Dans mes bras, ou sur ton tas de fumier, Puce, vis, comme le Christ, comme Job, jusqu’au bout. Bénis Dieu. Passera la nuit, la folle idée. Continuera la vie, longue ou courte, peu importe. Viendra le jour. Attends l’appel!

Et ils écoutent tous les vingt-six, et les autres, images de l’homme et de Dieu, dans la nuit, sous le chêne de mon jardin, comme Puce dans mes bras, à la recherche de l’original, de Dieu, d’un Être Suprême, commencement et fin, dont on ne leur parle plus et de leur propre identité qu’ils ont perdue.

Et plein d’espoir toujours, une fois de plus, je les invitai tous les vingt-six, le docteur, les intervenants, ma Puce, ma belle Puce, le curé et le vieil homme à surseoir au geste. “Parachevez l’oeuvre commencé” ai-je bien dit, cette nuit, pensant à tous et à chacun.

Les belles paroles qu’ils ont prononcées! Les belles pages qu’ils ont écrites! et les dessins, les peintures, les sculptures. Et les thèses de maîtrise, et les pièces de mécanique remplacées, et les moteurs étouffés remis en marche! Et le poids des aveux mignons et des peccadilles de la scrupuleuse, que le curé a pris sur ses épaules, chargé des autres péchés et de son propre célibat, les portant en tombant lui-même comme tout être humain! Et le fol geste, la folle idée de notre fol milieu, de notre folle époque! Et cette lutte acharnée qu’ils ont soutenue, qu’ils soutiennent! Et ces semaines, ces rencontres de bonheur, de sobriété, de sérénité et d'espoir, vécues en équipes, la folle idée partagée, extirpée, le fol geste reporté d’une heure, d’un jour, d’une semaine, d’un mois, comme le premier verre, comme la première cigarette, tasse de café en main, “chewing gum” sous la dent! Et les belles heures écoulées dessous la tente, en camping, sur les pentes de ski, à l’ombre de mes arbres, leur relevant le caquet, à ce que je crus, au lieu de le leur rabattre!

Et ils étaient là, les vingt-six et ma Puce, reflets d’un milieu, d’une époque, d’un âge, ballottés entre l’avoir et l’être, entre l’être et le non être. Plus périssables que jamais devant le geste à poser. Plus que jamais, en quête d’immortalité et bien près.

Séquences modelées, que ces vingt-six, projetées sur l’écran de la vie. Parfaites, quoique perfectibles. Trop vite passées, comme la vie. De touches et de retouches. De rayures et de ratures. De coupes et d’entailles. De dits et de redits. De prises et de reprises, comme toute oeuvre qu’on tend à compléter, à parachever.

Vedette d’un jour, star d’un soir, gloire éphémère de l’artiste, du professionnel, ou de l’homme d’affaires, peu importe. Rien ne les intéresse, les vingt-six, incapables qu’ils sont de se concentrer, obsédés qu’ils sont du geste à poser. Qui donc, quoi donc, espèrent-ils retrouver, la dernière minute écoulée? Qui le saura? Qui le dira, dans mon jardin?

Puce frissonna dans mes bras. Je lui jetai mon gilet sur les épaules. Je la pressai fortement, plus fortement, lui donnant chaleur, et je lui dis: Tu promettais d’être belle, Puce, quasi parfaite, comme les vingt-six. Et tu l’étais. La fleur que Dieu m’a donnée, si semblable à sa mère, te faut-il la couper avant qu’elle n’ait ouvert tous ses pétales, révélé toutes ses senteurs et splendeurs?

Et je poursuivis : Cette image du Suprême que tu es, Puce, et je pensais aux vingt-six, à fleur d’âge, presque tous, et à toutes ces fleurs qui poussent dans les jardins de mon pays, on en laissera détruire et se faner combien encore, avant de recourir à ces multiples Puissances qui habitent l’homme? Parole de Dieu, Bonne Nouvelle, l’Être Suprême, ou qu’on les appelle de tout autre nom, Divinités, Énergies, Esprits, Nature ou Simple Parole d’homme.

Elles sont au coeur de l’homme, ces valeurs préventives et curatives, qui constituent la vraie conscience et la spécificité de tout être humain. Et ce qu’on les néglige, ce qu’on les oublie, ces Forces internes et ces Énergies vivantes qui font l’être et le refont, chaque société et chacun, les retrouvant et se retrouvant en même temps.

Cent soixante-quatre mille personnes, au Québec, au cours des douze derniers mois, auraient songé sérieusement à s’enlever la vie. Quarante-quatre mille auraient fait au moins une tentative de suicide, la folle idée, la folle tentative, selon le sondage et dans ma nuit, se retrouvant plutôt chez les jeunes de dix-huit à trente-quatre ans.
Et je les comptais tous, sur mes doigts, Puce dans mes bras. Les vingt-six d’abord, que j’ai connus, aimés, interpelés, et qui sont tombés au cours des années, dormant tout près, chacun dans son jardin, dans son coin de terre béni, choisi, qu’il m’arrive de visiter. Et les cent soixante-quatre mille, dans les rues, dans les villes, dans les chambres, sur les routes, dans les caves et dans les greniers, dans leur propre nuit, et dans notre nuit collective, isolés, tristes, souffrants du mal de la vie, ce terrible mal, plusieurs tentant d’y mettre fin brusquement, un plus petit nombre, trop nombreux, dispersés, tombant ci et là, loin, dormant déjà, depuis quelques mois, comme les vingt-six, chacun sous sa pierre, hantant mon esprit, me visitant.

Nomades déracinés de France ou d’ailleurs, implantés en territoire étranger, perdus dans le Québec, sans pays reconnu chez nous, sans identité reconnue chez nous, ignorants de notre histoire et de notre passé, de nos richesses spirituelles et nationales, honteux de ce que nous avons été, de ce que nous n’osons pas devenir, comment leur reprocher de n’avoir ni pu, ni voulu rebondir, et de s’être laissé affaisser, si tant il est vrai qu’ils nous ont perçus comme nuls et vains, et rien de plus?

Peuple colonisé? Moutons de la Saint-Jean-Baptiste? Moutons de Panurge sautant à la mer? Hommes sans visions, sans ambitions, sans couilles et sans suite? Femmes sans entrailles, sans enfants? Politiciens sans vertèbres, maigres et dodus, ventrus et à courtes vues? Générations de paillassons, pliant l’échine, incapables de diriger, d’orienter, de dresser, de redresser? Jaloux de ses droits, oublieux de ses obligations, fatigué de qualité, satisfait de quantité, de nouveauté, de pacotille et de camelote, est-ce ainsi qu’ils ont perçu chacun de nous et qu’ils se sont eux-mêmes perçus, comme individus et comme peuple?

Oeil sur l’autre et sur ses biens, comme nous, incapables comme nous, de retour, de penser, de réfléchir et d’être eux-mêmes, comment leur reprocher de prendre leurs distances par rapport à la vie et aux biens de la vie? Impuissants que nous avons été de retrouver notre âme et notre fierté, de conserver et de développer l’héritage de nos valeurs intérieures, et de les leur transmettre, comment leur reprocher de s’appuyer sur des valeurs extérieures, étrangères, empruntées, moins naturelles, et bien ancrées?

Qui donc, des suicidaires qui se promènent dans ma vie, qui donc préfère marcher sur béquille ou sur la jambe de l’autre, dans mon jardin, quand c’est la sienne propre, partie intégrante de son être et de son jardin, comme tout autre principe interne, qui le tiendrait debout, droit, longtemps vivant et sans douleur intense?

Et je n’ai pas osé sous les arbres de mon gîte les interroger sur ce qu’ils pensent d’eux-mêmes les vingt-six et les milliers, si semblables à nous et si présents, cette nuit, dans mon esprit. Décrocheurs, sans études, sans travail, sans passé, sans présent, sans avenir et sans abri? Habitués d’assurance-chômage, de bien-être social, de soupes populaires? Désireux de voyages, de plages et de soleil? Désireux de femmes, de bons vins et de bonnes tables? Consommateurs de drogues, des drogues que nous leur avons vendues et dont nous nous sommes enrichis?

Des gens ordinaires? Tout ce qu’il faut pour être de notre temps? Perdants, Perdus? Sans attaches et sans guides? Est-ce bien ce qu’ils sont? Décidés de se venger de nos absences, de nos manques de présence et de nos choix? Se refusant à leur tour d’être présents dans nos vies? Nous refusant de choisir pour eux? Est-ce bien là leur choix et ce qu’ils sont? Prématurés, la folle idée et

le faux geste? Bien préparés et préparés de longue date? Importés ou de chez nous? Autant de questions que je me pose à moi-même en notre nuit collective.

On ne meurt pas de faim dans les pays pauvres. On crève, conscient du prix de la vie, la désirant. C’est dans les pays riches qu’on se suicide, inconscient de pareil don, le regrettant, en faisant fi. Nuit terrible où j’en arrive à m’interroger sur la pauvreté de mes biens et sur les grandes richesses de mes pauvretés; et à recouvrer, revers ou retour des choses, de la mort de mes frères et soeurs, des plus jeunes de mes concitoyens, le sens et le goût de la vie! C’est comme ça que je les aime, en cette terrible nuit, les vingt-six et les milliers, morts comme le Christ, comme l’humanité, donnant vie aux autres, recouvrant la leur et la nôtre, puisant aux sources.

Criblé d’étoiles d’abord, comme leur enfance, s’était obscurci graduellement le ciel, se chargeant de nuages opaques, porteurs de bourrasques, puis, de vents lourds et impétueux et de morts. Elles vous entraînent partout, ces tempêtes violentes! Ces sombres époques et ces nuits qui nous rapprochent quand gronde le tonnerre et frappe l’éclair! Avant même que ne tombe une seule goutte de pluie, se fendit sous mes yeux l’écorce de mon chêne, de la tête à la souche, le tracé de la foudre s’incrustant, se prolongeant dans la fissure de l’arbre.

Et, c’est en toute hâte que j’entrai dans la maison, poussant Puce dans la vie, devant moi, le vent claquant subitement la porte au nez de mes invités, et la tenant fermée jusqu’après l’orage.

Et là où passe en front de ma maison, où s’étend entre deux trottoirs, la rue conduisant aux chemins et aux habitations de mon quartier, défilèrent de nouveau, cette nuit, les vingt-six, se suivant lentement comme jadis, au cours des semaines, des mois, des années, chacun retournant serein, des plus joyeux, dormir en paix, au lieu de son choix. J’apposai un nom, une qualité, un défaut sur chaque visage connu. Le nom des parents, des amis habitant mon quartier, des compagnons de classe ou de travail de mes enfants. Je versai une larme sur chacun. Me fit rire, un instant, entre deux sanglots, Nigaud, gueule et braguette grandes ouvertes, chantant la vie, verre de bière en main, vide, sachet de poudre dans l’autre, vide lui aussi, et, la “folle idée, comme il prit le temps de me le rappeler, bien pissée”.

Et défilèrent encore, toute la nuit, en front de ma maison, de tous les chemins y conduisant, folle idée en tête, tentatives manquées ou réussies, des milliers et des milliers de jeunes et d’adultes, cent soixante-quatre mille exactement, selon le sondage et mes souvenirs. Croyants? Incroyants? Pratiquants? Non pratiquants? En route vers où? Vers qui? En quête de quoi? De qui? Si semblables à moi, pourtant! Si près de l’homme et de Dieu, dans leur nuit, dans notre nuit collective!

Se leva le soleil, radieux, clignotant de l’oeil. Souffla le vent léger, soulevant le rideau, caressant ma joue, m’éveillant. Chantaient Puce dans sa chambre, mes feuillages et mes oiseaux au jardin. Et, bonheur parfait, ronflait ma femme, à mes côtés, belle et jeune, m’enlaçant de son gros bras, chaud, charnu. Comment, diable, ne pas tenir à la vie!