Et le docteur
Écrasé, docteur, sous le poids des confidences qu’on t’a faites. Sujet au vertige, toi aussi, comme tes patients! Chargé de ton passé, de tes hérédités, des misères des autres et des tiennes! Soumis comme tes patients aux rigueurs, aux soubresauts, aux caprices de la nature et des hommes! Ta science, ta technique, ton expérience? Tu n’y crois plus ou si peu! Et tu songes à poser le geste, toi aussi, malade de vivre, plus patient que savant, que technicien!
Si talentueux, pourtant! Si consciencieux. Si accueillant et si humble surtout! Cest ça qui te sauvera, docteur. Ta prise de conscience de tes responsabilités. Des limites de ta science et de ta discipline. Des faibles moyens de défense dont tu disposes pour tes patients et pour toi.
En première ligne de front, docteur, depuis vingt ans! Un pas en avant, un pas en arrière, tu refoules le mal, fonçant vers la vie, cueillant ceux qui tombent, soignant, dosant injections, mots et comprimés, écoutant. Épuisé, docteur, de décortiquer, de remonter les pièces, de remettre en place, en marche, et de recommencer sans cesse. Contagieux, ce mal de mourir, que tu combats, départageant relents du passé, du présent, des rêves, du subconscient et du conscient.
On a tué Dieu, docteur. Dieu, Père, Fils et Esprit. On a tué le vieux curé et l’homme. On ne veut plus d’enfants Les enfants, comme les parents, ne veulent plus de la vie. Et les nouveaux dieux, inventés, meurent au travail, fatigués, et de désespoir, comme leurs patients, tentant de reprendre goût à ce qui est, à ce qui était.
Ta compétence professionnelle ne te permet pas d’aller au-delà de ta science. Tu découvres le subconscient et tu n’y trouves pas le transcendant qui t’échappe, qui te dépasse. Tu ne crois plus au Dieu des chrétiens, ni au Suprême. Tu n’y penses plus et tu n’en parles plus surtout! Comme tout le monde, tu parles des choses d’aujourd’hui. Du gagnant plutôt que du perdant. Et, comme tu crois Dieu, le Suprême, perdant, imitant trop de curés, trop de chrétiens, tu n’oses plus prononcer son nom. Et c’est ta peur d’être rabroué, ridiculisé, docteur, qui te rend inefficace. Et tu t’en remets à l’éphémère mot de l’homme plutôt qu’à la Parole de Dieu, éternelle.
Ta science du Suprême, ta foi, tes espérances, tu les as perdues, laissant priorité à la science de l’homme dans laquelle tu grandis merveilleusement? Et tu n’as plus grandi dans la science du divin, ni de la foi, ni du Révélé? C’est ça qui te perdrait, docteur, toi et tes suicidaires, de n’avoir ni foi éclairée, ni foi d’enfant, ni foi d’antan, ni foi de pêcheur ou de charbonnier, ou si peu?
Du principe de la vie, docteur, du sens de la vie, et de son orientation, tu n’en saurais guère plus, peut-être moins même, que plusieurs de tes patients? Comment leur donner goût à la vie, la leur maintenir, et les amener à en accepter les affres, toutes les affres, ni ta technique, ni ta science, ni ta foi, ne te permettant d’en saisir la transcendance?
Entre Dieu et ton patient, docteur; entre le Vivant et ton client, tu n’es qu’un intermédiaire? Difficile de remonter du subconscient au conscient, et du subconscient au Transcendant, quand on n’est plus sur les mêmes ondes? Quand on pense la vie dans sa limite plutôt que dans son ampleur, dans son court terme plutôt que dans son immortalité?
Dans un monde qui se dit chrétien trois jours dans une vie, au baptême, au mariage, au décès; dans un monde qui ne croit plus au Père, ni au Christ, ni à l’Esprit, ou si peu, en dehors de ces temps, si ce n’est peut-être, pour d’aucuns, à Noël et au Jour-de-l’an, ta science et ta technique, docteur, ne seraient-elles qu’un autre des biens de consommation tenant lieu de Dieu? Et si l’on te cherche comme un spécial de la semaine ou du mois, serait-ce parce que l’on ne trouve plus Dieu, ni au matin, ni au coeur, ni au soir du jour, la “brosse” du samedi soir, le brunch du dimanche servant d’apéritif et de menu au lieu d’Office?
Le suicide ronge l’époque, le milieu, les jeunes, les vieux, les hommes, les femmes, les pauvres, les riches et les bien portants. Tu travailles et tu t’épuises, docteur. Travaillent et s’épuisent les intervenants. S’étonnent et pleurent les familles et les amis devant la vie coulant, comme l’eau, des doigts de chacun, chacun s’irritant, se culpabilisant, se sentant impuissant. Et je leur posai la question brutalement, au docteur, aux intervenants, aux vingt-six et au vieil homme. Est-ce ta propre relation avec ton Dieu, docteur; celle de ton patient avec Le Sien; ou celle des intervenants et des gens de chez nous et de notre époque avec Le Leur, qui manquent de sérieux, de profondeur et de suivi? Est-ce que l’on paie chèrement le prix de parents qui ne veulent plus de la vie, ni d’enfants? Et d’enfants qui ne veulent plus, eux aussi, ni de parents, ni de vie?
Tu n’as pas le droit de t’enlever la vie, crie ta nature et répète ton Dieu. C’est un bien qui ne t’appartient pas. Ta science ne sait qu’en dire, se contredisant. Ton patient ne sait trop qu’en penser, comme la société, comme le chrétien de nom. Et te voilà depuis vingt ans, interprète. Du subconscient? Des éléments cachés de son fonctionnement? Du conscient? De la Loi de Dieu? Qui es-tu donc, homme de science et intervenant sans foi, ou de si peu de foi, homme de science qui en a déjà trop d’interpréter les données et les théories de ta propre discipline, de ta propre technique, pour te faire porte-parole de la Loi du Suprême, du Transcendant? Pour te permettre de contredire la Vie, le Vivant, à partir de tes seules hypothèses, de tes seules théories?
Tu préconises la vie. Tu soutiens ton patient. Mais tu ne finis pas ton travail. Le cri de la nature et des Puissances qui donnent la vie, qui la prolongent, tu te refuses de le faire entendre. Est-ce pour te défendre de tes insuccès que tu invoques un droit absolu de l’homme de s’enlever la vie? Peu importe que meure le patient, si survit l’hypothèse? Est-ce là, ta théorie, docteur? Prédomine la science sur la foi? S’opposent science et foi? L’emportent le nouveau, le moderne, le passager et le court terme, sur les riches réalités du passé, du vécu? L’emporte ce que tu penses sur ce que tu n’as jamais pensé, ou que très peu? Le peu que tu sais sur le moult que tu n’as jamais appris? Est-ce vraiment là, docteur, l’objectivité scientifique qui décide du sort de tes patients et du tien?
La société de priants, pauvres et sans biens, la societé bruyante d’enfants et de vie qu’ont bâtie Dieu, des curés trop exigeants, et des hommes peu instruits qui ont survécu au mal de mourir, toi, les tiens et les miens, marchands de consommation et de services, instruits des meilleures techniques, des sciences du conscient et du subconscient, d’où vient qu’il nous est impossible de lui redonner goût à la vie, de la libérer de cette folle idée de mourir qui ne vient pas de Dieu?
L’homme ne vit pas seulement de pain, docteur, mais de toute parole sortant de la bouche du Vivant. Et c’est chaque jour de sa vie, au lieu de trois seulement, qu’il doit se baptiser, se marier et vivre avant de mourir. Et ils sont là, tous les vingt-six, le docteur, le curé, les intervenants et le vieil homme, s’interrogeant avec moi, m’écoutant dans la nuit, sous le bois de mon jardin, pris du goût de parler, sans honte, de leur folle idée, de la tentative ratée, et de recouvrer, si possible, la foi perdue, chancelante, et le chemin de la vie. A quoi bon, mourir? Mourir si jeune, avant d’avoir vécu, quand il fait si bon, si frais, si beau dans le jardin, d’attendre la vie, la vraie Vie, qui commence un jour par l’appel de Dieu, qui se poursuit d’appel en appel, jusqu’au dernier auquel tu dois répondre, sans jamais le provoquer.
Il y a mille façons de se débarrasser de la vie, docteur. L’on tue Dieu. Et l’homme, sans âme, fait le reste, sans vision, sans espoir. La guerre, le meurtre, le suicide, la violence sous toutes ses formes, les angoisses, les désespoirs, la bêtise, c’est l’homme tout seul, docteur, et nous tous, intervenants, pères, mères, frères et soeurs et amis qui en supportons le fardeau, le Père, le Fils et l’Esprit au nom desquels nous nous sommes signés jadis, n’étant vraiment plus ou qu’un tant soit peu, Lumière et Source de vie dans la nôtre.
Et dans les yeux de chacun brillant au-dessous de mes feuillus, tout autant que les étoiles au-dessus, je perçus comme un regret d’abord, puis, comme un regain d’espoir, comme une nouvelle volonté de reprendre la route, et de survivre, les vingt-six, le curé, le docteur, les deux intervenants et le vieil homme, décidant d’attendre une autre nuit avant de poser le geste.