Et le vieil homme
Quatre-vingts ans, vieil homme, solide sur tes deux pieds, et tu refuses d’aller plus loin. Plus souffrant dans ton esprit que dans ton corps, triste et étrange depuis quelque temps, tu refuses d’avancer, tête et coeur obnubilés par la folle idée. Une nouvelle tranche de vie devant toi, une autre décennie, davantage peut-être, et tu refuses demain.
“Assez, c’est assez” as-tu dit, à quelques reprises, intrigant, certains soirs, en fermant la porte de ta chambre. Elle trotte, dans ton imaginaire, l’idée de t’enlever la vie.
Il ne m’appartient pas de te juger, vieil homme, tant semblable à tous ces “p’tits” mon oncle, à toutes ces “p’tites” ma tante, que je fais miens et miennes, cette nuit. Qui ont tant mérité de la vie, après l’avoir tant aimée et en avoir tant souffert.
Six enfants, dix-huit petits enfants. Neveux et nièces en plus grand nombre, désireux de vivre tous, décidés de vivre tous, tout ce qu’il faut pour être heureux, vieil homme, n’eût été de ce petit fils de quinze ans, décédé l’an dernier, perdu comme toi dans les brumes de la folle idée.
Malheureux vieil homme qui en est arrivé avec les années à s’interroger sur la sagesse du temps, du vrai temps, et d’antan, pour s’en remettre aux scories de l’époque et du milieu, et devenir perdant.
Entraîné par ton petit fils, qui n’a pas survécu au ras de marée? Entraînant toi-même, à ta façon, vieux grognon? Entraînant ceux de ton âge, en maugréant contre la vie? Désespéré? Foi de charbonnier renfrognée? C’est là ta grande sagesse, vieil homme?
Vieux sage, perdu dans ton intense douleur interne, sous-estimant les richesses et les beautés de la vie, en surestimant les malheurs, lucidité perdue, en voie de perdition, ou comme si, et qui décides, de la vie des autres et de la tienne d’un geste prématuré.
Vieux sage, à la barbe blanche, qui n’as jamais vécu une vie entière, qui n’en connais qu’une partie de l’envers et de l’endroit, qu’un extrait au lieu de l’oeuvre, et qui décides, carcan du temps t’étouffant, d’y mettre fin, comme un enfant fermant le livre sans l’avoir lu, comme un adolescent posant son geste sans en connaître la portée.
Est-ce là, ta grande sagesse, vieil homme? Craindre la mort et la braver par peur de la vie? Courage? Lâcheté? Geste humain? Vieux maquignon, épris du jeu de la vie, et qui s’arrête soudain, sur piste, mordu de la mort, échangeant belle bête et décennie contre bourrique et demain, un instant de demain. Gagnant ou perdant, vieil homme?
Tu n’en as pas assez, sur premier front, du geste contre l’autre, féroce, des guerres, des avortements, des mines antipersonnel et de ces meurtrières querelles conjugales, familiales et antigangs, apanage de ton époque, qu’il te faille, cruel, sur deuxième front, poser même geste contre toi-même, les jeunes et ceux de ton âge que tu entraînes, à faire comme toi. Geste humain, vieil homme, féroce et cruel, est-ce bien toi?
Et cette sourde pensée qui coule et qui court sous mer et sur mer, sur terre et dans les airs, comme vents et courants marins, réchauffant tes esprits, les refroidissant, et qui va, tel EL NINO, dévastant tout sur son passage et dans ta vie, ce n’est pas ton oeuvre, vieil homme, ni toi, ni ta pensée.
Tu as vécu dans la modestie, la vraie grandeur. Tu as vécu de pensées simples, ordinaires et naturelles, imposant le respect. Et tu penses faire mieux, en faisant moins bien, perdant ton identité, pensées d’autrui, contre nature, contradictoires et compliquées, préférées aux tiennes, tellement simples et sensées, et que bonnes, avant de poser le geste, à ruminer et à mijoter.
Et ces volatiles paroles échappées, répétées, ressassées, mâchées, remâchées et crachées, sur ondes, trottoirs, coins de rues et sales parquets, tels chiques et chewing-gum, s’accolant aux pas de ta vie, t’en donnant dégoût et te conduisant prématurément à l’abattoir comme bête qu’on saigne, elles ne sont pas de toi, vieil homme, ni ces paroles, ni ces pensées. Ni ces écrits renchérissant sur le bien qu’on a dit de la folle idée, de la folle idée qui ronge, qui engendre mort, remords et souffrance au lieu de joie, grande joie.
Ils ne sont pas de toi non plus, ces savants écrits traitant des fatalités de la vie, du vieillissement et de la folle idée comme meilleur moyen de les éviter.
Gros bon sens retrouvé, tes capacités d’adaptation reprenant fonction, et compteur remis à l’heure d’aujourd’hui, tu peux le réinventer le monde, vieil homme. Le réinventer, aux derniers tours de ton horloge. D’un geste à ne pas poser, parce que destructeur. Pourquoi détruire quand tu as toujours bâti? Rares sont les vies des grands individus, des grands professionnels, des meilleurs architectes et des gens les plus modestes, qui n’ont pas fait, un jour ou l’autre, l’objet d’un geste moins heureux, téméraire, contradictoire. Et c’est ce geste que tu veux poser?
Tu as le droit de disposer de ta vie, comme tu l’entends, ont-ils pensé, répété, écrit. Quand tu voudras. Comme tu voudras. À leur choix. Contre le tien. Tu crois paroles et écrits d’hommes que tu ne connais pas. Tu les signes de ton geste, coeur brisé, ta Bible mise de côté, et ton respect de la vie. Et je ne dirais mot?
Assieds-toi là, vieil homme admirable. Tu t’endors. J’ai encore des choses à te dire, gamin. Tu dormiras demain. Gamins qui se groupent, qui s’entraînent les uns les autres, qui trépignent, qui secouent le pommier avant saison, et qui lui cassent branches, fruits et vie prématurément. Chairs et pelures macérées dans leur chute, avant que le maître, que le grand maître ne les cueille de sa main, saines et mûres, juteuses, rondes et vivantes, tel qu’on t’aime octogénaire, vivant ou non, tels qu’on les aime nos suicidaires, jeunes, adultes et vieux, vivants ou non.
Ils ne sont pas ta Bible, ces savants écrits publiés, publicisés, médiatisés. Peines d’enfant, d’adolescent, d’adulte et d’octogénaire t’ont rejoint malgré toi. Résultant de la violence de l’homme ou de la nature, et propre de l’être, ces fatalités aujourd’hui comme hier, aboutissent encore heureusement à la vie, plutôt qu’à la mort. Et tu choisis de vivre, dis-tu?
L’homme du jour qui reprend goût à la vie? Je t’ai bien compris? L’homme de l’année qui redonne goût de vivre aux suicidaires? Ils t’ont bien entendu? Ils veulent vivre comme toi? Et l’homme du siècle qui laisse Dieu cueillir ses fruits, mûrs ou macérés, chacun au dernier tour de son horloge, grognon, maquignon, gamin, octogénaire ou nonagénaire, tel que je t’aime, vieil homme admirable et modeste. Tu veux vivre vieux? Prends le temps de dormir. Ils ont besoin de toi, les vingt-six, et le docteur.