Vingt-cinq ans - trente-cinq ans
Et toi de même, longue Tige dorée! Tu vis dans ce pré universitaire depuis quatre ans, et tu t’y sens perdue, aujourd’hui! Belle tête de fille et de blé, bel épi de vingt-cinq ans tout en or, bien mûr, dont les cheveux dessus l’épaule ondulent à travers grand nombre d’étudiants, tu n’en finis pas de leur tourner la tête, et tu perds la tienne? En quête de culture et de doctes leçons, pleine de savoirs contradictoires dont tu n’arrives plus à faire la synthèse, vaillante, fatiguée, quasi épuisée, te voilà donc prise comme les autres, dans la tornade du milieu, de l’époque, et du grand mal de perdre, de trancher dans ta vie!
Me suicide? Me suicide pas? Me suicide? Tu ne sais pas? En mal de savants cours, le matin! d’apprendre et de devenir dans l’après-midi! Puis, sitôt le soir venu, la nuit ne finissant plus, de tout abandonner, de ne plus être! De tout effacer des notes de cours! De tout jeter aux orties, contenu, contenant, et la belle fille avec les eaux du bain! A quoi sert de vivre quand il en fait si mal, dis-tu? A quoi sert de mourir, de tant mourir, quand il en fait plus grand mal?
Ne te presse pas, longue Tige. Tant de monde ont besoin de ta beauté, de ta synthèse, et d’une conciliation harmonieuse de tes savoirs et de ta vie! Tiens-toi droite, longue Tige, debout! Et d’autres tiendront debout, à côté de toi! Et si c’était là le sens profond de ta vie, que de prendre avec les autres, que d’apprendre aux autres, le bon tournant de la vie, le meilleur! La tête te tourne? Tu as vertige? Se vide ton coeur du monde qui ne le remplit pas? Mets-y Dieu, fille de b1é, et tu aimeras la vie et la science!
Tellement malheureux, toi aussi, Grand Blond de six pieds et demi! Grand Blond de vingt-six ans. Moins haute de peu que le linteau de la porte, ta tête, et plus élevée de beaucoup que la moyenne des têtes qui t’entourent. Au-dessus de la foule, et tu n’y vois rien, tant sont devenus tristes, sombres et bien fermées sur toi-même, tes deux yeux tout bleus! Elle rôde sur les campus depuis des années cette triste maladie dont tu songes à te départir et elle rôde dans ton esprit surtout depuis quelque temps. Trop tôt pour te coucher, Grand Blond! Réfléchis avant de décider. On ne décide pas de la vie, d’ailleurs. C’est la vie qui décide, et le temps, le temps long, sans doute, mais le temps sage et puissant, qui parle, qui finit par parler et qui l’emporte presque toujours sur les velléités d’un instant, du fol instant et des longues heures maboules. Reste grand, cinglé, devant le temps perspicace. Devant tant d’étudiants petits, étourdis, et tributaires, beaucoup plus que tu ne le penses, et de ta grandeur et de ton geste. C’est leur vie plus que la tienne que tu dois protéger, prolonger, et sauver, en te sauvant toi-même. L’exemple entraîne, grand Braque. Faire pour les autres ce qu’on n’a pas le courage souvent de faire pour soi-même, n’est-ce pas un défi que tu peux relever du haut de ta grandeur, longue Perche?
Est-ce pour que tu t’enlèves la vie, Grand Blond, que Dieu te l’a donnée? Sauver la tienne et celle des autres, est-ce trop te demander? A quoi bon d’ailleurs, te promener, tête haute, dans le monde, sans prendre le temps d’attendre la vie, et de l’atteindre. Sans prendre le temps d’en voir tous les horizons. Le point de départ, au-delà des monts. Le point d’arrivée au-delà des mers. Le long et dur chemin, de ça, de là, qui va d’un point au suivant, du premier au dernier, l’entre-deux que tu occupes, qui te préoccupe, le désir de vivre et la hantise de la mort, s’entre-choquant, ne constituant vraiment pas un solide point de lancement, ni le meilleur. Deux yeux bleus, haut placés, sur deux orbites, au-dessus des têtes et des horizons, et qui refusent de contempler la mer, le ciel et la vie en bleu, avant de leur dire adieu! Le point de départ mal choisi, le compte à rebours, mal calculé, hâtif, précipité. Non! Ce n’est plus toi qui décides, Grand Blond! Empressé de porter secours, toujours réfléchi, deux pieds sur terre, précis comme l’heure du temps, hissant le mât, drapeau au vent, claquant le temps au faîte, c’est la vie en berne depuis des semaines, ou à mi-mât tout au plus, que tu te refuses de hisser. Et le temps qui travaille pour toi, comme le drapeau, comme l’oiseau, comme la vie, tu lui coupes les ailes et les plis dans ton cerveau, ni en mesure, ni en position de décider. Je t’en supplie, Grand Blond. Laisse le temps travailler et, de perdant que tu risques de devenir, tu deviendras gagnant d’une autre coudée, d’une autre tranche de vie, la plus belle! La plus longue!
C’est l’enfer, chez toi, malheureux! Dans ta maison, dans ton esprit, tout tourne! Ton père prend un coup, boit comme un trou. À le regarder se saouler, ta mère en est arrivée, par dépit, puis par vengeance, à boire autant que lui. Et tu t’es saoulé, toi aussi, combien de fois, pensant te sortir de pareil enfer. Ton père s’est fait une maîtresse par la suite. Ta mère s’est fait un amant. Et d’amoureux que tu les croyais, tu en vins à découvrir le mensonge. Et le mensonge te déconcerte, te détruit. Tu n’avais jamais pensé qu’on puisse, si près de toi, faire tellement semblant. Et tu te demandes s’ils ne font pas tout simplement semblant de t’aimer.
Tu n’aimes pas la tromperie. Tu veux aimer tes parents. Tu as peine et mal à les détester. Et tu fais
semblant, à ton tour, de tout ignorer, et d’aimer! C’est ça, ton enfer, hypocrite. Il y a une limite à l’hypocrisie. Tout cacher. Ne rien dire. Sauver l’honneur de deux adultes moins adultes que toi, et le tien. Ne rien dévoiler d’un comportement que tu trouves indigne, honteux, et tout porter. Trop lourd pour toi, de reconstruire un foyer qui se détruit, qui te détruit.
Ton enfer, c’est que tu reconstruis sur les mêmes semblants. Tu as aimé trois filles. Tu as fait semblant d’aimer trois filles et tu les as trompées. Et tu te sens incapable de dire la vérité, de vivre la vérité. Il y a incompatibilité chez toi entre parole et geste. Tu n’aimes pas vivre le mensonge. Et tu vis la contradiction. Tu souhaites la franchise. Ton geste contredit la parole. Et tu retombes dans le semblant, comme ton père, comme ta mère, comme la société dans laquelle tu vis, qui portent, chacun leur façon, le masque qui camoufle et qui convient. Le politicien ment. L’homme d’affaires ment. Le professionnel ment. Le travailleur, le chômeur et l’assisté social mentent. La femme, la fille, l’enfant, le curé et la bonne soeur. Et les médias. Et d’une vie d’enfer, comme celle-là, mensongère, chacun jouant sa comédie, son drame, tu n’en veux plus! Et tu songes à poser le geste, le mauvais, le geste sournois, libérant du fardeau des autres et du tien. Félicitations de m’avoir parlé de tes intentions suicidaires et du fardeau qui t’écrase. Félicitations d’avoir soulevé le masque et d’être vrai avant le geste plutôt qu’après. L’enfer existe. J’imagine que c’est le mensonge.
Le ciel et le paradis existent également. La vérité libère, leur donne accès, et, sur terre, sans aucun doute, crois-moi! Une pensée exprimée, telle que conçue, si suicidaire soit-elle, c’est ça qui peut te libérer, malheureux. Le mensonge tue. La conformité de la pensée, de la parole et du geste, vivifie. Et puisque tu as parlé du mensonge et du mal qui te ronge, j’en conclus que tu veux vivre. Et tu vivras!