Quinze ans - vingt-cinq ans
Tu es sérieux? Tu es sérieuse? Tu veux te suicider? Tu y penses tout simplement? Ta décision est prise? Tu as choisi tes moyens et tu attends l’occasion? Tellement malheureux, petit! Tellement malheureuse, petite! Tellement de peine en toi! Tellement de chagrin! Comme une douleur au coeur, dans la tête! Une sensation que tu as mal à décrire, à porter surtout!
Tu as quinze ans, vingt ans. Et le poids de la vie t’écrase, malheureux que tu es, malheureuse! Tu te crois laid, laide. Nez de Cyrano. Oreilles en portes de grange. Cheveux courts qui font frisons. Tu roules sur le chemin de la vie, au lieu de marcher, descendant la pente au lieu de la monter, sombrant dans la grisaille. Ta blonde, ton mari t’a laissé tomber. Tu cherches de l’ouvrage. Tu n’en trouves pas. Tu viens de couler ton examen, ton année. Et tu tiens à la vie par un fil, malheureuse, depuis que ce salaud de garçon t’a violée dans le sous-bois.
Si tu savais jusqu’à quel point je suis heureux de te parler! Jusqu’à quel point je suis heureux de passer quelques moments d’intimité avec toi! Te dire que je t’aime et que j’aime la vie! Te dire que tu l’aimeras, toi aussi, si tu veux, si tu peux attendre, avant de poser le geste, m’entendre. Et tu verras! Et tu vivras! N’est-ce pas ton plus grand désir d’ailleurs?
Qu’est-ce que c’est que tu n’aimes pas? Est-ce la vie? Le genre de vie que tu as vécu? Le genre de vie que tu vis? Es-tu certaine, que demain ne sera pas différent d’hier et d’aujourd’hui? Es-tu certain, certaine, que tu ne veuilles plus, que tu ne puisses plus poser un autre geste que le suicide, pour modifier ton genre de vie? Certain, certaine que c’est en perdant le nord qu’on retrouve le sud? Que la seule direction qu’il te reste à prendre, c’est de tourner à gauche, sans regarder les autres issues, et de te jeter dans le cul-de-sac? Et si tu tournais à droite, certain, certaine, que tu ne trouverais pas, à quelques pas seulement de la croisée, le bonheur cherché? Que tu ne pourrais pas le trouver ailleurs que dans le suicide, ton bonheur et le mien?
J’ai tellement besoin de toi, petit, petite! Je l’ai trouvé tant de fois en toi, en moi et dans les autres, le bonheur que tu cherches! Et toi, le grand, est-ce que tu ne pourrais pas, en quelques heures, en quelques jours, en quelques mois seulement, fouiller plus profondément dans ton être et l’y découvrir, toi aussi, ton bonheur, si bien caché qu’il est! Pourquoi l’y cache-t-on si loin et si creux dans les coeurs malheureux, ce trésor précieux? Y aurait-il lieu moins secret et plus sûr pour l’y terrer sans le perdre?
Et qui donc autre que toi, la grande, pourrait l’y retrouver, ton bonheur, enfoui, tapi comme il est, en toi, coulant du coeur aux artères, aux veines, et revenant à la source, vivant comme toi, avec toi, pour toi et pour moi? Pour trouver l’aiguille dans la botte de foin, ne faut-il pas, repérer la botte d’abord, et après seulement, les yeux non bandés, l’objet perdu? Et où te localises-tu, toi, écartée dans cette forêt noire et dense, entre les périodes de bonheur que tu as connues et ce moment de tristesse épouvantable que tu vis, affolée, déchirée? Et tu pleures parce que le soleil n’est pas encore levé? Tu pleures d’ennui dans ta nuit, dans ta vie. Et tu oublies que le soleil, dès demain, ou un jour peu lointain, se lèvera radieux, s’éveillant comme tes yeux à des moments heureux, comme tu n’en as jamais connu!
Dis-le donc, pressé que tu es, que la fine pointe de ton esprit dont tu as besoin pour bien décider, te recommande de bien penser avant d’agir et de poser le geste. Et qui donc, dans une vie d’homme, un jour ou l’autre, n’a pas eu cette folle idée de s’enlever la vie? Et n’a pas dû s’en défendre et la rejeter? Et ils se sont culpabilisés, comme toi, comme moi, nombreux, honteux, n’osant pas en parler, comme si c’était un déshonneur que d’avoir une folle idée. Et si c’était la meilleure façon de se libérer d’une idée, que de l’exprimer et de la maîtriser, en la mettant hors de soi, en mots, en paroles, en sons, et en la déchiquetant en quelque sorte, pour la mieux saisir et comprendre. Tu parles, tu parles, tu voudrais tout dire et tu ne dis rien! Ni mot de ton vouloir mourir, morbide! Ni mot de ton désir de vivre, plus grand, qui l’emportera!
Quinze ans. Rouquin. Et le poids de la vie t’écrase! Seize ans. Rouquine. Et cuite déjà, misérable que tu es, dans la marmite de cette dure vie! On attend le bonheur, et qui est-ce qui cogne, qui enfonce et qui entre? Cette malvenue de vie qui s’introduit comme malheur en plein coeur, au cerveau, et qui s’installe dans les deux places, avant même qu’on ait eu le temps de vivre! Attention, à quinze ans, on décide vite. Donne-toi un sursis. Réfléchis. Bien mal fait, souvent, devoir fait trop vite. Tu veux disposer de ta vie et tu désires vivre surtout? Parle et consulte. Au lieu de la perdre, ta vie, crie-la, très fort.
Tes parents ne s’aiment pas. Et tu restes coi. Dis-le, crie-le. Ils s’interrogeront, t’interrogeront. Tu répondras. Tu n’en souffriras que moins. Ça leur fera du bien. Tu t’en porteras mieux, beaucoup mieux, pendant que d’autres parents s’aimeront davantage, t’aimeront davantage, puisque tu n’es pas coupable du défaut de tes parents de ne pas s’aimer.
Tes parents t’aiment mal. Dis-le, crie-le, et qu’ils t’entendent! Eux aussi s’interrogeront, t’interrogeront. Tu répondras. Et, si peu aimable sois-tu, comme tu dis; trop attentifs qu’ils sont, comme tu dis encore, ils t’aimeront d’une autre façon, préférant ta grande franchise et ton sale caractère au téméraire geste secret auquel tu penses et que tu ne veux pas poser.
Et toi-même, coquette, tu ne t’aimes pas! Abattue, chagrine, triste et renfrognée que tu es devenue, de communicative, de gaie, de joviale que tu étais, et que tu seras demain, si tu parles enfin, sans honte, du mal qui te ronge, toi et ton milieu. De cette maudite idée, de cette folle idée qui te revient, que tu tais, et dans laquelle tu te complais, désireuse d’en sortir. Et dont tu te libéreras, redevenant coquette et fière, bien plus qu’hier, et pourquoi pas, moins secrète.
Te ficher la paix? Jamais! C’est pour m’entendre que tu es ici. J’aurais dû faire ci, faire ça, dis-tu? Et je n’ai rien fait. Je le sais. Et, Hop! tu songes à sauter la clôture, à mourir, toi aussi, comme les autres qui vous ressemblent à vous tous et toutes que j’aime. Et ils sont là, dans la nuit, à mes côtés, tous les vingt-six, sous le bois de mon jardin, furieux, menaçants, comme des fauves, comme si j’étais au ban des accusés. Ce sont ma défense, mes aveux, et la vérité qu’ils attendent de moi, avant le lever du soleil. Toute la vérité qu’ils me demandent, celle que j’ai vécue, un instant, longtemps, comme eux, avant eux, et que je n’ai pas eu le courage de partager avec eux, soumis comme eux à la loi du silence et de la honte, aux impératifs des apparences.
Belle société qui cache son vécu, ses expériences, ses maladies, ses malades, épileptiques, schizophrènes, sidatiques, alcooliques, suicidaires, ses violents, ses agressifs, ses violeurs; qui refuse de partager les beaux et les mauvais côtés de sa vie, de sa vie intime, et qui tue, de ce fait, ses propres frères, ses propres enfants, n’osant pas établir la véritable communion de pensée nécessaire au maintien de la vie et à son enrichissement. Belle société qui n’ose pas parler de suicide avec ses enfants et qui préfère le vivre dans leur chair!
Peur de leur mettre l’idée, la folle idée dans la tête! Et si elle s’y trouve déjà dans ta tête, la folle idée, ne vaut-il pas mieux l’en sortir? Les morts se taisent. Seuls chantent, parlent et crachent les vivants. Et si c’était ton mutisme, et celui d’une société qui se tait, qui te coûte la vie, n’as-tu pas raison de vouloir en finir sans dire mot? La folle idée courait les chemins. Je la soupçonnais présente dans ton cerveau, à regarder les gestes que tu posais. J’en ai dit mot à quelques-uns de tes amis, en ton absence. Et je n’ai pas eu la simplicité de t’en parler à toi-même en toute franchise, en temps et lieu, honteux de mes propres désespoirs, victime comme toi de nos traditionnels silences tabous. Et c’est
ça, que tu me reproches avec raison. Doux comme un agneau, malgré tout, et qui bêle sa douleur une première fois, dans mon jardin, sous mon bois, au coeur de sa nuit!
Tant de biens sur les étagères et dans les entrepôts, et cela ne te suffit pas? Ton auto, ton bateau de plaisance, ta croisière annuelle, et tu n’en as pas assez? Tout un monde à toi, et tu en veux un deuxième? Tout ce qu’il y a de mieux en bijoux à ton cou, à tes doigts, la plus belle parmi les plus belles gâtées, pourries, et tu cours de l’accidentel à l’accidentel, au périssable, comme ta beauté? Et tu méprises la vie, n’y trouvant pas l’essentiel? Le monde à l’envers dans ton esprit, à portée de ta main, sur des étagères, comme autant d’accessoires qui ne te disent plus rien. Gourmande de biens, de bagatelles, plus que de vie, que d’essentiel. Vide de Dieu, vide du Suprême, belle enfant gâtée, qui n’as ni le temps, ni le goût de penser au vrai monde à l’endroit, refusant d’y vivre. Dieu, au-dessus, au-dessous, en dedans, en avant, en arrière, et toutes ses oeuvres. Et tu n’y vois rien. Dans la casserole, la belle, dans la marmite, et tu tentes, d’un geste, de la faire sauter, comme si la vie, bien cuite, n’était pas le meilleur des fruits! Comme si la vie, bien conduite, jusqu’au bout, n’était pas la véritable croisière! Suprême dans le bateau, et dans ton coeur, et tu les franchiras la mer et la vie, si hautes et si périlleuses que soient les vagues.
Tangueront le navire et la belle fille. Se videront les étagères de leurs surplus, de la folle idée. Et, comme tu le souhaites ardemment, vivront ton coeur et ton esprit, pleins de Dieu, de l’essentiel, libres des scories de la vie, tangage et roulis surmontés. Tu ne veux plus vivre de la même façon! Tant mieux! Tu vivras mieux!
Tu es un nigaud! Un grand nigaud! Vingt ans. Plein de santé. À l’abri de tout vent, de tout mal. Et ébranlé dans ta carapace, sous le poids de la vie, du geste à poser! Nigaud qui chantes si bien et qui n’oses chanter! Fredonne-le, ton méningocoque dont tu peux te libérer, l’harmonisant, au rythme de ta vie, de la vraie vie! Chante-la, ta vie! Vis la! Elle est tellement belle, à vingt ans! Quand on y voit clair! Et si dure, quand on la vit, en coquille, en cabanon, dans le noir! Isolé au fond de toi-même, nigaud, au fond de la bouteille. Image de ton père. Quatre drogues au lieu d’une. L’alcool, le sachet, le voyage et le cabanon. Isolé, sur les chemins, dans ton cabanon. Depuis des années que tu la traînes et que tu la camoufles, ton idée suicidaire, n’osant y croire, te l’avouer. Comme ton père qui s’est dit, un premier soir : “Je suis un alcoolique; j’ai perdu mon commerce, ma maison, ma femme et mes enfants. Et j’ai perdu le contrôle de ma vie.” Et il s’est dit, un deuxième soir, un troisième soir, à lui et à d’autres amis qui l’ont soutenu : “Ma vie a meilleur goût depuis. Je la préfère à mon verre. Et je l’aime”.
Chante-la, ta vie. Une première, une deuxième et une troisième fois, comme ton père. Et tu lui trouveras meilleur goût. Et, si dure soit-elle, de 24 en 24 heures, sur les chemins et dans le cabanon où tu vis isolé avec ton idée suicidaire, tu finiras par l’aimer, à la folie. Il y a un pendant à la souffrance et à l’isolement, nigaud. Il y a un pendant à l’alcool et au suicide. Et, c’est la joie! La joie de vivre qu’on apprécie tardivement sans doute, mais qu’on en apprécie que mieux! La joie de communiquer! De communier. La joie acquise à bout de bras, comme le pain qu’on gagne de peine et de misère, et qui n’en est que meilleur, partagé.
Bien mal servi celui qui s’isole, nigaud! Et que bien servi celui qui aime la vie et le vivant! "Cent fois, cent fois, c’est pas beaucoup pour ceux qui s’aiment", chante le poète. “Cent fois, cent fois, ce n’est pas assez” pour toi et moi, chantant la vie! Ta drogue, ton cabanon, tes chemins visités, sac au dos, tes longs cheveux et ton jeans percé, ce n’est pas là l’important, beau nigaud! Et tu le sais très bien. C’est de vie, surtout, non pas de mort dont tu as grandement besoin! Tu as soif de Dieu? Bois-la, ta vie, et tu en vivras! Et puisqu’il faut t’en libérer de ton idée suicidaire vinaigrée, ventru de nigaud, pisse-la où tu voudras! Peu me chaut! C’est Dieu qui fera le reste!